17 mars 2026
Il y a 101 ans, Esther Marjorie Hill (Marjorie) devenait la première femme architecte inscrite au Canada. À cette époque, la profession offrait peu de possibilités aux femmes, tant pour y accéder que pour y réussir. En lisant sur Marjorie, cela m'a frappé que, tout au long de son parcours historique pour les femmes en architecture, elle a été soutenue par un réseau de gens prêts à l'aider dans sa quête de briser des barrières. Lorsqu'on considère l'importance de ces personnes pour la réussite de Marjorie, on prend conscience d’à quel point le mentorat peut nous aider à atteindre nos objectifs.
Donner pour recevoir
Marjorie a été appuyée par des gens prêts à plaider en sa faveur, à amplifier sa voix, à l'embaucher et à partager la scène avec elle. Le refus de sa première demande d'inscription à l’Ordre en Alberta en 1921, malgré la réussite de son programme d'architecture à l'Université de Toronto, démontrait à quel point l'accès à la profession demeurait restreint. À cette époque où l'octroi de permis était strictement réglementé, le ministre de l'Éducation a d’abord dû proposer un amendement à la loi sur les architectes professionnels de l'Alberta afin d'élargir les critères d'admission. Puis, ce n’est qu’en 1925 que Marjorie est finalement devenue architecte inscrite suite à la soumission de nombreuses lettres de recommandation et à la démonstration d’une expérience terrain impossible à ignorer. En effet, on ne saura jamais quel aurait été le parcours de Marjorie si ce n’était d’une autre femme pionnière dans le milieu architectural aux États-Unis, Kathryn C. Budd, qui a embauché Marjorie dans l’intervalle; un exemple précoce de la façon dont le partage des opportunités peut façonner l'avenir.
Sans l'appui de ces personnes, le combat de Marjorie aurait été bien plus difficile, voire impossible. L’histoire de Marjorie reflète une vérité plus large : le progrès n'est que rarement individuel. Il est façonné par celles et ceux qui se soutiennent, ouvrent des portes et partagent leurs apprentissages. Aujourd'hui, les femmes continuent de bâtir cet héritage dans le domaine de l'architecture, de l’architecture de paysage, de l’urbanisme, du design intérieur, de la technologie et dans plusieurs domaines connexes. Selon le Recensement de 2021, les femmes représentent désormais 37,9 % des architectes au Canada, une proportion qui grimpe lorsqu’on considère l’ensemble des disciplines liées à l’environnement bâti.
Avec le thème de la Journée internationale des femmes 2026, « Donner pour recevoir », nous reconnaissons l'importance celles qui partagent temps, connaissances, efforts et soutien pour autrui.
Le mentorat et le cheminement jusqu’à aujourd’hui
Le mentorat fait désormais partie intégrante de la profession d’architecte. Nous apprenons toutes et tous de quelqu’un·e, que ce soit dans le cadre d’un mentorat formel exigé pour l’obtention du permis d’exercice, d’un apprentissage informel, d’une formation et d’un partage de connaissances au fil de nos carrières.
Pour quelqu’un comme Breanna Curren, architecte stagiaire à Halifax, son expérience est plutôt unique. Elle est, en quelque sorte, une « mentorée de troisième génération » auprès d’autres femmes architectes. Stacey Hughes, associée principale chez A49 (Atlantique), a mentoré Catherine Hefler lorsque celle-ci a rejoint la firme il y a dix ans. Aujourd’hui, Catherine, qui est cheffe nationale du secteur Éducation, agit à son tour comme mentore auprès de stagiaires et de nouveaux·lles professionnel·les comme Breanna. Selon Catherine, les méthodes d’enseignement de Stacey étaient inclusives et son approche était naturelle, cette façon de faire influence désormais sa propre approche du mentorat.
« Stacey m’a incluse dans tout, m’a donné le temps de me préparer et d’explorer les tâches, ce qui m’a permis de donner mon meilleur. Plus j’avais de succès, plus je voulais de responsabilités, et Stacey était heureuse de me laisser progresser et de m’aider. Je n’avais pas l’impression de devoir me prouver. Les occasions étaient là : si tu fais du bon travail, tu auras plus d’occasions. C’est ainsi que j’aborde maintenant le mentorat, en essayant de donner à tous·tes diverses chances de briller. » Catherine
Ce sentiment d’inclusion est revenu dans chacune des entrevues menées pour cet article. Qu’il s’agisse de mentors ou de mentoré·es, toutes et tous ont souligné que le fait d’être inclus·es dans l'ensemble du cycle de vie d’un projet est le moteur d’un apprentissage approfondi et du succès.
La participation n’a pas besoin d’être bruyante non plus. Jessica Dipaolo, technologue à Thunder Bay, travaille avec l’architecte Moumee Habib afin de prendre la relève comme gestionnaire de projets pour la région. Grâce à cette collaboration, Jessica a appliqué les leçons apprises en y ajoutant sa propre expertise, menant ses équipes de projet et devenant à son tour mentor.
« J’ai appris en observant Moumee interagir avec les clients, travailler avec notre équipe et gérer un projet. Elle m’inclut dans tout. Maintenant, lorsque je travaille avec une équipe comprenant de nouveaux·elles membres, le mentorat devient tout naturel. On est là pour l’équipe et les nouvelles recrues. Je veux que tout le monde ait les outils pour réussir. » Jessica
L’apprentissage ne se résume pas aux tâches assignées, mais passe par une implication significative dès le départ, où l’expérience partagée favorise une compréhension plus profonde et la confiance entre collègues.
« Je ne veux pas aborder les projets et le mentorat comme si je savais tout, parce que ce n’est pas le cas. Je veux être transparente et déterminer les prochaines étapes ensemble, voir les tâches comme un processus collaboratif. Même sur des projets où Jessica n’est pas impliquée, je lui demande son avis. Parfois, je pense à quelque chose à vérifier et elle l’a déjà fait, elle prend des initiatives. » Moumee
Ces histoires montrent que le mentorat n’est pas un échange à sens unique. Lorsqu’on partage connaissances, confiance et occasions, l’impact va bien au-delà d’une seule relation. Ce qui commence comme un accompagnement individuel renforce l’équipe, bâtit la confiance et crée de l’espace pour que d’autres prennent leur place. Ainsi, le mentorat devient moins une question de réussite individuelle que de croissance collective.
La marée montante soulève tous les bateaux
Au fil de l’apprentissage, il semble logique que pour avancer il faut poser des questions. On ne sait pas comment faire ? Il suffit d’en parler. La réalité, c’est que bien des femmes éprouvent le besoin de tout savoir sur-le-champ pour être prises au sérieux et gagner leur place. Historiquement, la marge d’erreur était quasi nulle pour les femmes professionnelles. Avec l’évolution, les choses changent, grâce à celles et ceux qui encouragent cette transformation. Et si, en entrant dans le métier, les femmes voyaient des exemples de leaders dans leur propre firme qui n’ont pas toujours toutes les réponses ? Nos mentors cherchent justement à créer ce genre d’environnement.
« Il peut y avoir une hésitation à poser des questions, surtout au début. Avec l’expérience, on réalise que ne pas avoir la réponse ne parle pas de nous : c’est juste un problème à régler. » Moumee
« Comme leader au bureau, tu peux aider à créer une atmosphère de collaboration. Il y a toujours des gens à qui parler d’une idée, et ces gens t’aident à l’enrichir. J’essaie d’être cette personne pour les autres. » Catherine
Pour Bhavana Bonde, cheffe nationale des pratiques en architecture de paysage et design urbain, le mentorat est intimement lié à la création d’espaces où la curiosité, la vulnérabilité et la diversité des points de vue sont non seulement bienvenues, mais encouragées. Elle voit le mentorat comme un processus à double sens, où elle apprend autant de celles et ceux qu’elle guide. Le résultat : de nouveaux·elles professionnel·les qui n’ont pas peur de s’exprimer et de poser des questions. Simranpreet Kaur, stagiaire en architecture de paysage, en est un parfait exemple, expliquant en toute simplicité qu’elle sait qu’il y aura toujours quelqu’un·e pour répondre à ses questions.
Ensemble, ces voix reflètent une culture où l’apprentissage est partagé, la confiance bâtie, et le succès perçu comme quelque chose que l’on atteint collectivement.
« Avec ces groupes et opinions diversifiés, la réflexion est plus riche. Tout le monde apporte des perspectives très différentes, ce qui enrichit la conception et pousse plus loin ce qu’on peut accomplir sur les projets. » Bhavana
Une seule taille ne convient pas à tous
En brisant les barrières et en élargissant la représentation pour inclure des professionnel·les de tous les horizons, on s’ouvre à un avenir florissant, plein d’idées et d’inspiration. Notre équipe, nos idées, notre leadership sont aussi uniques que les personnes qui les incarnent. Voir les femmes leaders de notre firme à l’œuvre nous rappelle combien de chemin a été parcouru et combien il est important de continuer.
« Elles sont toutes différentes et ont chacune leur propre style de leadership. Ça montre qu’il y a mille façons d’être une femme. On n’a pas besoin d’être une seule facette pour diriger une réunion ou se faire respecter. » Breanna
Les réflexions de Breanna illustrent le pouvoir de voir le leadership sous de multiples formes. Ce sentiment de possibilité est repris par Simranpreet, qui trouve son inspiration non seulement dans la réussite professionnelle, mais aussi dans les valeurs humaines qui la sous-tendent.
« Voir Bhavana réussir comme personne racisée dans un pays autre que le sien, c’est vraiment inspirant et ça me donne de l’espoir. C’est une des leaders nationales de la firme, mais elle met toujours l’équipe en priorité, elle se soucie vraiment des gens. » Simranpreet
Ces perspectives nous rappellent qu’il n’existe pas une seule façon de diriger, pas de parcours prédéfini vers le succès, ni de définition unique de ce que doit être une femme architecte. Le leadership peut être discret ou audacieux, directif ou collaboratif, fondé sur l’expertise technique ou sur l’empathie ; souvent, il s’agit d’une combinaison de tout cela. Ce qui compte, c’est que les femmes aient la possibilité de diriger de façon authentique, soutenues par des environnements qui voient la différence comme une force.
Un siècle de chemin parcouru
Voir des femmes se soutenir, diriger et s’élever les unes les autres rappelle que le succès ne suit pas un seul parcours. Force, leadership et expertise prennent bien des formes, et aucune n’oblige à se fondre dans un moule prédéfini. Chaque génération bâtit sur la précédente, non pas en la reproduisant, mais en redéfinissant et élargissant la notion de leadership.
Cent un ans après qu’Esther Marjorie Hill soit devenue la première femme architecte inscrite au Canada, la profession continue d’évoluer. Ce progrès a été façonné par celles et ceux prêt·es à partager leur savoir, à faire de la place et à plaider pour les autres dans leur essor. Pour l’avenir, le message est clair : quand les femmes sont soutenues pour diriger de façon authentique et inclusive, nos équipes sont plus fortes, notre travail est plus riche et notre avenir collectif est plus prometteur. Car lorsque les femmes réussissent, nous en profitons tous et toutes.